D’Ankara à Erzurum

Deux jours après Ankara, cette petite grotte en bord de route nous appelle : camping obligatoire. Un 24 janvier en Turquie, il ne fait pas chaud, mais le soleil veille. De petits villages sont perdus au milieu du plateau désertique, quelques bergers s’occupent à garder leurs brebis et chèvres angora, à pied ou à dos d’âne. Parfois, un ou deux kangals se ruent sur nous. Mais souvent le coeur n’y est pas. Pas besoin d’avoir peur. Surtout ne pas l’exciter, le kangal adore faire la course. Il suffit de ralentir et de lui parler gentiment, de lui dire qu’on veut pas d’emmerdes.

Arrivés un peu vite en haut d’une côte, l’âne prend peur et détale. Le berger tombe à terre. « Vous auriez du klaxonner ! « , nous fait-il comprendre, se relevant rouge et étourdi… en ramassant le pistolet tombé de sa ceinture !

Coin douillet dans la grotte

Coin douillet dans la grotte

Le Kangal et son collier anti-loup...

Le Kangal et son collier anti-loup…

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Brebis à l’oeil noir, la race locale

Le lendemain, la route jusqu’à Gulsehir est splendide. Le long d’une rivière, nos premières maisons troglodytes, au milieu des villages. Ici une grange, là un poulailler. C’est le début de la Cappadoce !
A la tombée du jour, nous arrivons sur le site d’Açik Saray. Le gardien s’apprêtait à partir mais… nous laisse finalement entrer avec nos vélos. Retour en enfance pour explorer les dizaines d’habitations creusées dans les rochers : une grande église troglodyte sera notre toit cette nuit ! En ce petit matin d’hiver, le site est aussi désert que la veille, la visite continue.

Notre maison

Notre maison

Le studio du JT

Les studios du JT n°100

Quelques kilomètres plus loin, la vallée de Cat abrite des dizaines de pigeonniers troglodytes, abandonnés depuis une quinzaine d’années. On y récupérait la fiente des oiseaux pour en faire de l’engrais. Pas un touriste en vue, ni même un pigeon.
Trois petits garçons rencontrés sur la place du village nous rattrapent en courant, leurs paquets de chips à la main. Quand le premier abandonne le sachet vide au bord du chemin, Pierre se fâche et essaie de le lui faire ramasser : rien à faire, c’est l’incompréhension totale, des deux côtés.

Les guides

Les guides

Pigeonnier

Pigeonnier

Les premières cheminées de fées

Les fameuses cheminées de fées

Au milieu de la vallée, des locaux fêtent le retour au pays d'un homme politique. Alors qu'on vient de finir notre pique-nique, on nous offre un délicieux kebap tout frais qu'on ne peux pas refuser

Au milieu de la vallée, des locaux fêtent le retour au pays d’un homme politique. Alors qu’on vient de finir notre pique-nique, on nous offre un délicieux kebap tout frais qu’on ne peux pas refuser

Nous nous installons au café du village après une bonne journée de marche, dans l’espoir qu’un curieux s’intéresse à nous et peut-être nous invite chez lui, mais ce soir ça ne prend pas. Au moment de payer les nombreux çaï consommés, le serveur nous indique la table de deux hommes, ils ont tout réglé ! Touran parle quelques mots d’anglais et nous propose de le suivre chez lui. Il vit avec sa maman de 85 ans et se fait servir comme un prince. La pauvre dame s’essouffle à aller chercher les cigarettes, puis le briquet, puis le thé… Plus que deux mois et Touran se remariera. « Il n’y aura plus de problème » nous dit-il ; sous-entendu, sa mère pourra se reposer et sa nouvelle femme s’occuper de la maison.

Touran et sa maman

Touran et sa maman

Cette région est un véritable gruyère. Hommes-souris, où etes vous ?
La vallée d’Ilhara était le refuge de communautés religieuses au 10eme siècle. Les parois du canyon abritent plusieurs églises richement décorées.
Quelques kilomètres plus loin, à Derinkuyu, c’est une ville souterraine tout entière qu’on a construite. Véritable labyrinthe, on pouvait ici tenir un siège en cas d’invasion. Huit étages sous terre avec tout le necessaire pour vivre : étables, églises, écoles, logements, hamams…

Vallée d'Ilhara

Vallée d’Ilhara

A l'heure du coucher de soleil

A l’heure du coucher de soleil

Camping troglodyte

Camping troglodyte

Concert de Ukulele dans un hangar de patates troglodyte

Concert de Ukulele dans un hangar de patates troglodyte

Urgup, Göreme et Uschisar : tourisme en Cappadoce. Les publicités pour les hôtels se multiplient sur le bord de la route, les bus de touristes aussi, on y est presque. Première escale dans la Vallée rouge. Le parking, désert à notre arrivée, est soudain submergé par une dizaine de 4×4 vrombissant. Tels des gladiateurs descendant dans l’arène, des coréens prennent trois photos au milieu d’un nuage de poussière, boivent un thé et repartent. « Ils font un safari », nous a informé le guide. Retour au calme, la vallée est à nous !

Touristes coréens en grande pompe

Touristes coréens en grande pompe

Plus un bruit, les cheminées de fées et nous

Plus un bruit, les cheminées de fées et nous

Le python d'Uschisar

Le python d’Uschisar

Culture de la vigne en milieu phalique

Culture de la vigne en milieu phallique

Au retour de la balade, un petit mot sur nos vélos : Binh et Alessio, des collègues de voyage sont passés par là et nous rejoignent pour le pique-nique. Ils roulent vers le Vietnam pour s’y installer. On se retrouve le lendemain pour camper ensemble et se raconter nos aventures. Thibault, un autre cycliste français se joint à nous. Au menu ce soir, la délicieuse soupe au yaourt d’Alessio. Toujours partager ses repas avec un chef cuisto ! Binh et Alessio (enfin surtout Alessio, non ?) transportent dans leurs sacoches une planche à découper, une râpe à carotte, une machine à faire des spaetzle… La soupe en sachet c’est pas pour eux. Nous leurs dédions nos prochains repas en adoptant la salade de chou rouge et la sauce au yaourt dans tous les plats.

FormatFactoryIMG_4689FormatFactoryIMG_4699Jusqu’à Kayseri, nous roulons ensemble. Ils ont prévu de prendre le bus pour rejoindre la Mer Noire. Un vent maudit s’est levé, la progression au milieu du désertique plateau anatolien est pénible. 8km/h sur le plat, faut pas déconner.
Le lendemain, justice enfin, un vent béni nous pousse toute la journée. A la pause de midi, on a déjà avalé 70 km. Le record est pour aujourd’hui, sans aucun doute. Le vent a apporté avec lui quelques nuages, et la neige se remet à tomber. Un tunnel sous la voie ferrée fera l’affaire pour nous abriter cette nuit. Le temps de monter la tente, la flaque à l’autre bout du tunnel s’est transformée en un petit filet d’eau qui se dirige lentement mais sûrement vers notre campement. Frénétiquement, nous construisons un barrage à base de bâche en plastique et de ballast…

Campement insolite 1

Campement insolite 1 – Un peu trop de voisins, mais discrets

Campement insolite 2

Campement insolite 2 – Un peu bas de plafond

Après Sivas, nous nous décidons à quitter notre nationale confortable mais monotone pour une petite route de 300 kilomètres qui relie Zara a Erzindjan, en passant par Divriği. Pleine de promesses, elle se faufile entre les montagnes enneigées. Sur la route, quelques minuscules villages sont indiqués sur la carte.

Nous avons campé près de Zara, au pied d’un bosquet d’arbres surplombant un ruisseau. Au petit matin, la condensation à l’intérieur de la tente est givrée. Nos gourdes également, ce qui occasionne une cueillette de neige pour le thé. En suivant, l’ascension du col de Karabel Geçidi, à 1850 mètres d’altitude, est douloureuse. Le beau soleil a fait place à un brouillard glacé qui se dépose sur nos vêtements et gèle instantanément. Dans la descente, nous nous arrêtons incessamment pour faire des moulinets de bras. Le sang revenu, nous reprenons la route pendant deux cent mètres pour nous arrêter encore. Dans un petit village, alors que nous déjeunons pres d’une caserne minable de la jandarma, le soldat de service, interrompt un instant sa garde solennelle pour se réchauffer. Suivi de son berger allemand, habitué à l’exercice, il s’élance à la poursuite des oies de la caserne.

Quelques kilomètres plus loin, un pick up de la même jandarma s’arrête à notre hauteur. Les soldats en descendent derrière leur capitaine, lequel nous questionne, incrédule, sur notre destination du soir. Pendant l’interrogatoire, plus que la discussion, la nuit tombe et nous sommes invités à rester dormir à la caserne. Nous déclinons l’offre avec déférence, mais la troupe, au spectacle, ne bouge plus. Les jeunes gens semblent sonnés par l’évènement que constitue notre passage dans leur quotidien plutôt morne. Nous engageons la fin du numéro en lançant de sonores gule gule (au-revoir).

Quelques minutes plus tard, dans un champs ou nous comptions nous installer, une voiture nous interrompt à grands coups de klaxons. Deux hommes s’avancent vers nous, complètement déconcertés par la situation. On leur explique qu’on va camper là.  Voyant qu’on ne comprend pas grand-chose au turc, ils parlent de plus en plus fort, mais ça n’arrange rien. Camper en Turquie est un sport, bien avant de planter la tente. Avant de reprendre la route, ils nous tendent un paquet en criant « Bira ! » : de la bière pour l’apéro de ce soir !!

Nous venons de refuser deux invitations, l’heure est grave ! Maintenir son corps au chaud est le travail de la soirée. Couper du bois, allumer le feu, ingurgiter des litres de thés nous aident à supporter le froid. Plus les degrés chutent, plus nos recettes sont élaborées. Ce soir et les suivants: « Fricassées de poulet sauce curry et son assortiment de cacahuètes ». La nuit, la température tombe à 10°C sous zéro. Le haut de combinaison de plongée et une pierre chaude en guise de bouillotte s’ajoutent à l’arsenal du marchand de sable.
Et si, par bonheur, il pleut ou neige pendant la nuit, la tente plantée sur la crête devient un havre de confort au milieu de nulle part.

La nationale

La nationale

Pas si moche

Pas si moche

Poulet curry

Poulet curry

Pour le thé du matin

Pour le thé du matin

Ca va, on a compris que ça montait !

Ca va, on a compris que ça montait !

Ici c'est moins clair

Ici c’est moins clair

Photo du soir, espoir

Photo du soir, espoir

Mais le matin, chagrin...

Mais le matin, chagrin…

D’Erzindjan à Erzurum, la route monte doucement, au milieu de la plaine enneigée. En trois jours, l’altitude grimpe de 1200 à 1900 m, durablement. Mais le soleil est là. « Vous avez de la chance, cette année il ne fait pas si froid. A peine – 10° la nuit alors que ça peut atteindre les – 30 ou – 40°… »

Quatre jours de vélo et deux jours d’attente de visas nous séparent de l’Iran. Changer de pays après ces deux mois passés en Turquie, c’est un peu quitter notre pays d’adoption, nos papas et mamans d’un jour. Ah le petit thé turc ! Et les pides ! Et les klaxons bienveillants !
On était quand même bien ici ! Et puis il va falloir se mettre au farsi, porter le voile, une alliance pour avoir l’air mariés…

9 réflexions sur “D’Ankara à Erzurum

  1. Bonjour à vous
    j aime tant lire vos récits picaresques .
    De la bonne humeur tout le temps, mais du mauvais temps parfois.
    Et pourquoi pas la caserne plutôt que la tente sous la neige ?
    Bises
    Béatrice LBVV

  2. Bonjour les amis,
    votre voyage est toujours plus intéressant et aventureux, vous êtes très solide !!!
    Je aime être avec vous, mais 10 en dessous de zéro …..
    Trop froid pour une personne âgée comme moi. 😉
    Une étreinte chaleureuse.

    Roberto

  3. Lucie, Pierre,

    C’est toujours un grand plaisir de vous lire et d’avoir un aperçu de votre voyage.
    Vous arrivez à jouer de la musique et improviser des petits concerts avec les gens que vous croisez?
    Chez nous tout va bien. Toujours bien occupés entre boulot et petite Matilde qui court partout, très pipelette (mais pour l’instant on ne sait pas quelle langue elle parle) et qui adore grimper sur tout ce qui roule. Ça promet! Sinon, contrairement à vous, les températures sont bien plus positives puisque depuis une semaine le thermomètre frôle les 40°C, on recherche donc la fraîcheur des piscines.
    Profitez bien et hâte de lire le prochain épisode en Iran!
    Grosses bises
    Caroline

  4. Vous roulez super bien les amis !
    Foncez, et le vent vous poussera, souriez et le soleil vous guidera. Viva les rencontres, viva les bons petits plats qui ne sont pas si rares que ça finalement 🙂
    Et pis à très très bientôt en France peut-être, sur la route certainement,
    TibTib, le cyclo… belge 😉

  5. Très content d’avoir trouvé votre weblog, et très curieux de savoir comment ça va. Qu’Éole veille sur vous !

    Richard (on s’est vus à l’embassade turkmène à Téhéran, je suis actuellement en Ouzbékistan. Du beau vous attend !)

  6. De la part de la maman de Pierre : Les nouvelles reçues sont bonnes et les courageux continuent leur route.
    Ils ont beaucoup à raconter et à faire voir, mais ne sont toujours pas arrivés à alimenter leur blog, mais ils avancent bien.
    Ca fait tout de même plus de 200 jours qu’ils pédalent !
    S’ils arrivent à lire le message, mille baisers pour eux

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